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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 15:53

 

                                                                                   EPILOGUE

 

Elle y survivra.

Courageusement elle continuera en s'occupant de ses petits-enfants jusqu'à ce 22 mai 1847 où elle fermera les yeux à jamais, là-haut, à Herméfosse, sur les terres qui l'ont vue naître, vivre, enfanter, souffrir et mourir, enfin. Elle avait 74 ans. C'est son neveu, Jean-Baptiste Mangeolle, qui vit aujourd'hui à La Chapelle, qui a la charge d'aller déclarer le décès de sa tante, chez qui il fut longtemps domestique.

 

On parlera durant des années à Granges du calvaire de cette femme, très commune en somme, mais dont le destin tragique, tout comme celui de son mari, restent gravés dans le grès vosgien des calvaires du Haut de Herméfosse et de Rosé.

A Rosé, Claude Lejeal, 60 ans, vit encore dans sa ferme, conduite maintenant par ses fils Jean Joseph et Jean Nicolas.

De ses fenêtres il regarde passer le cortège funèbre de l'épouse de celui que, jadis, il tua, voilà plus de 23 ans ...Lui, l'assassin acquitté par un inespéré concours de circonstances, éprouvé malgré tout par le remords, lui si dur autrefois, est cependant touché par la souffrance qu'a vécue celle que transporte ce corbillard noir, tiré par ce cheval noir et suivi de cette foule vêtue de noir. Le noir semble tout recouvrir, comme un brouillard, un brouillard qui vient de se former dans les yeux de Claude, qui pleure, revoyant le même cortège qui, un jour, emporta sa Marie Thérèse.

Moins d'un an plus tard, le 14 avril 1848, il décède à son tour. C'est son fidèle frère Jean Joseph, 62 ans, qui accompagne son neveu Jean Nicolas à Granges pour signer avec lui l'acte de décès dans le registre de la commune, tournant ainsi définitivement la page de l'histoire du Calvaire du Haut de Herméfosse.

 

Granges est à l'aube de la grande époque de l'industrie textile qui verra l'avènement, à partir de 1856, de filatures et tissages capables de faire vivre la population ainsi qu'une partie de celle des alentours. Les exploitations agricoles ne suffisant plus à nourrir toutes les bouches, le textile apporte une véritable bouffée d'oxygène. Dans toute la vallée de la Vologne, de Gérardmer à Laveline devant Bruyères, en passant par Granges et Aumontzey, les filatures et tissages poussent successivement, accueillis en sauveurs par les populations paysannes en mal d'emploi.

 

Au début du 20ème siècle, la petite ville de Granges approche les quatre milliers d'habitants, la plus peuplée du canton de Corcieux.

 

Peu à peu, les fermes sont abandonnées et il ne reste rapidement que ruines dans les endroits les plus écartés, les écarts, comme à Rosé ou au Haut de Herméfosse. La plupart des terres sera reboisée de sapins mais aussi de bon nombre d'épicéas.

 

Quant aux foires, l'augmentation considérable de leur nombre un peu partout a créé un éparpillement et la diminution de leur attrait. Granges y renonce en 1889 mais continue, aujourd'hui encore, à accueillir le marché du mardi.

                                                                                               FIN

 

             Récit terminé le 6 avril 1997  dans les Vosges et publié sur ce blog en janvier et février 2010.

 

                                                              Merci à tous ceux qui s'y sont intéressés.

 

                                                                                            Claude.

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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 15:44

Ruines Ferme Baradel
 

Le calvaire du Haut de Herméfosse avec, dans le fond, les ruines de la ferme Baradel ( victime d'un incendie dans les années 1960 ) et au premier plan ( perpendiculairement au bout de chemin macadamisé, celui qui vient de La Chapelle et conduit à Granges ) le chemin qui y conduisait ( tout au long des piquets de parc actuels ).

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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 15:34

Riunes-Ferme-Lejeal.JPG 

Ruines de la ferme Lejeal à Rosé, il ne reste pratiquement rien et on distingue l'entrée de la cave ou un «  trou » y conduisant mais il est trop risqué d'essayer d'y pénétrer.

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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 00:03
 

Le calvaire de Marguerite Mengeolle-Baradel, le calvaire du Haut de Herméfosse, n'était malheureusement pas terminé.

 

On entend souvent dire que le sort s'acharne sur telle ou telle famille, dont la malchance paraît chronique. Il n'en est rien, bien sûr, seuls les aléas de la vie et la fragilité de l'espèce humaine dans cet immensité infinie qu'est l'Univers, rappelant aux Hommes qu'ils n'en représentent qu'une partie bien mince – ce qui devrait les inciter à plus d'humilité - et en sont responsables et non pas un destin préalablement écrit.

Qui pourrait écrire des destinées particulièrement cruelles ? Quel esprit aveuglé de haine pourrait programmer les guerres, les infanticides et toutes les atrocités dont le Monde regorge ? Seuls les Hommes, du moins certains d'entre eux, font preuve de telle cruauté. Quant au reste, accidents, maladie, épidémies fatales, c'est la part du risque que court tout être vivant, condamné à survivre, dès sa naissance, en évitant de son mieux les pièges perpétuels de la nature, souvent hostile et impitoyable.

 

A Granges on est prêt à croire à cet acharnement du sort quand on apprend une triste nouvelle : Laurent Baradel, le fils de la veuve Baradel du Haut de Herméfosse, atteint récemment d'un mal implacable, vient de mourir à 32 ans ce 21 février 1836, laissant 4 enfants en bas âge dont l'aîné n'a que 7 ans ½ et la benjamine 1 an !

 

Marie est très éprouvée. Très digne, elle s'occupe des petits. Ses frères, les Valance, Jean Joseph et Sébastien qui vivent à la Chapelle, Héménimont, s'empressent de lui venir en aide. Ce sont eux aussi qui descendent à Granges pour signer l'acte de décès de leur beau-frère.

 

A près de 63 ans, Marguerite sent à nouveau peser sur ses épaules le poids du malheur. Sur une période d'à peine 20 ans, depuis la perte en avril 1816 de son enfant Dominique Victor, elle a vécu le meurtre de son époux et voit aujourd'hui disparaître celui qui était le seul lien qui la rattachait encore à la vie, son dernier fils.

 

Derrière le corbillard qui emporte le corps de Laurent vers sa dernière demeure, elle marche, voûtée, sur ce chemin jalonné des calvaires qu'elle a fait ériger, et c'est l'histoire de sa vie qu'elle parcourt, sa vie, ce calvaire empli de morts prématurées. Et elle qui vit toujours ! Que n'aurait-elle pourtant pas donné pour ne pas avoir à vivre toutes ces épreuves !

 

« Pourquoi ne suis-je pas morte depuis longtemps, songe-t-elle, le regard fixé sur le cercueil de son fils, cercueil couvert de noir et de couronnes de perles et qui progresse lentement, au gré du cocher, sur le chemin cahoteux. »

 

Pourquoi certains d'entre nous sont-ils abattus par ces coups du sort, pour finalement se redresser pour faire face, à nouveau, attendant la prochaine douleur ?

 

« Je n'y survivrai pas, c'est trop, se persuade Marguerite. »

 

En bas, les cloches de l'église de Granges sonnaient.

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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 00:41

 

Cette année-là, 1827, puis l'année suivante et déjà en 1826, le jeune cultivateur de Herméfosse, Laurent, commet quelques imprudences : il cultive « une grande partie » de terrain communal sans l'assentiment du Conseil Municipal et se voit condamné à verser « pour du pain aux pauvres » la somme de 10 francs. Il se range du côté de la légalité car, en 1828 et 1829, il paie « en deux fois au sieur Daniel » ( maire ) une somme de 10 francs, « payement qui a été fait pour prix de location de terrains communaux ».

 

1830. C'est l'été, il fait chaud. La moisson est juste terminée. Dans les champs, on a mis les épis en gerbes, confectionnant ce qu'on appelle ici bonnets ou bonshommes : une gerbe au milieu contre laquelle sont appuyées 3 ou 4 autres gerbes et une dernière gerbe retournée sur le tout. C'est très joli à voir de loin, mais aussi de près et les enfants adorent y jouer en se faufilant sous les bonnets qui leur servent de cachette ou de « tipi ».

 

A la fin de cet été 1830, une nouvelle parvient qui fait frissonner Claude Lejeal, alors âgé de 47 ans : Georges Gremillet, le fin Georges, est mort au bagne de Toulon le 17 août, à 51 ans, sept ans avant sa libération, il aura « fait » treize ans de bagne. Malgré sa faute, un meurtre aussi, il est des gens sensibles qui ne peuvent retenir un sentiment de pitié, tant le bagne est réputé dur …. On se demande si Claude Lejeal aurait tenu treize ans ... Lui, se pose la même question et il est loin d'en être sûr. Sueurs froides, une fois encore. Peur rétrospective, qu'il connaît bien pour la côtoyer souvent, surtout la nuit. Songeur, il regarde le calvaire qui se dresse tout près de chez lui.

 

De 1835 à 1837 s'effectue au centre de Granges la construction d'une nouvelle école. En 1840, le Conseil Municipal décide l'achat d'une nouvelle cloche pour l'église. Réalisée par Jean-Baptiste Goussel, fondeur à Blevaincourt, petit village du canton de Neufchâteau, dans la plaine des Vosges, à l'extrême ouest du département, à la limite de celui de la Haute-Marne, elle est facturée au prix de cinquante huit francs les cent kilos.

 

Retirée dans sa bonne vieille cense du Haut de Heméfosse, Marguerite panse ses plaies en s'occupant de ses petits-enfants, elle a trois petits-fils et une petite-fille : Louis Félix est né le 31 juillet 1828, il a 7 ans et il promet ! Toujours à s'intéresser à la vie de la ferme, bétail et travaux divers.

Mais la grand-mère s'inquiète pour le petit Jean-Nicolas, 5 ans, né le 27 mai 1830, qui veut suivre son aîné partout ! « Mais, se dit-elle, ils ont de qui tenir ! », Le troisième, Jean Joseph, né le 20 mai 1832, il a encore du répit avant de se faufiler partout, il n'a que 3 ans ! Quel souci, mais quelle joie de voir ces petits remplir la maison de leurs cris et de leurs rires ! Herméfosse revit et Marguerite puise le courage et la force de survivre, ces enfants lui sont des « bâtons de vieillesse » ! Elle n'a encore que 62 ans en cette année 1835, mais les épreuves l'ont vieillie prématurément.

Elle s'est reprise malgré tout et, le 6 février dernier, la naissance de la petite Marie Joséphine, l'a comblée de joie : « Une fille, je vais pouvoir lui apprendre la cuisine, la couture et tout ce qu'elle voudra ! ». Marie, sa belle-fille, lui répond avec gentillesse que la petite va lui ressembler, c'est sûr !

 

Les petits-enfants font la joie des grands-parents qui les comparent souvent à leurs propres enfants et une grand-mère donne souvent, par mégarde, le prénom de son fils à son petit-fils !

Amalgame entre les prénoms, volonté peut-être inconsciente de revivre le passé, fondant ainsi le fils et le petit-fils, la fille et la petite-fille, en un seul être sur lequel l'aïeul reporte tout son amour. Peut-être plus encore lorsque le conjoint n'est plus et qu'on retrouve ses traits dans sa descendance.

 

Marguerite a bien mérité la quiétude et la paix sur ses vieux jours, elle goûte à un certain calme et repose son esprit torturé et ce sont des jours meilleurs qu'elle passe au sein de la famille de Laurent, son seul fils.

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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 00:01
 

Pour Claude Lejeal, cette croix est le rappel permanent de son crime. Il en subit la vue tous les jours, la voit même de ses fenêtres et elle attire étrangement son regard, pas de jour sans qu'il revive son forfait. Les cauchemars ne suffisent plus, le bagne …, mais cette croix, apparemment si dérisoire, est pour lui un enfer, un calvaire ! !

Marguerite a visé juste. Au cas où les remords n'atteindraient pas le meurtrier de Laurent, son calvaire l'obligerait à garder en mémoire ce terrible jour de juin 1823.

 

Le 9 mai 1824, à Rosé, Marie Thérèse Georgel met au monde un quatrième enfant, une petite Marie Thérèse, que Claude lui-même déclare en la mairie de Granges le même jour. La vie continue …

La mort aussi. L'année suivante, Claude Lejeal perd son épouse. A chacun son calvaire se dit-on à Herméfosse ….Marguerite n'a pourtant pas l'habitude de raisonner ainsi, elle, très pieuse et charitable, mais plaindre cet homme est au-dessus de ses forces. Elle sait que sa religion lui enseigne le pardon mais ne peut s'y résoudre. « C'est mon seul manquement à mon devoir de Chrétienne, se dit-elle, mais combien de soi-disant chrétiens ont-ils plus que moi sur la conscience... A commencer par Lejeal ! » D'ailleurs, elle s'est aperçue que la tolérance, le respect des autres, de Tous les autres, prêchés par le Catéchisme et le prêtre, ne dépassaient guère les murs des églises. Au delà … Au delà on rencontre plus souvent la jalousie, la vindicte, la haine et le rejet de l'autre, de celui qui est différent, pour telle ou telle absurde raison... Pourquoi ? Alors que chacun, en pratiquant sa foi, s'engage à mettre en oeuvre des principes de justice et de charité envers les Hommes, Tous les Hommes...

Marguerite est convaincue que, pour beaucoup, la religion est une façade. On fait comme tout le monde et, s'il est vrai que Dieu existe, il nous en tiendra compte puisqu'on est de ses fidèles, puisqu'on pratique ! Honnête et rigoureuse, elle pense que Dieu jugera les Hommes sur le fond de leurs pensées et sur leurs actes et pas sur une pratique feinte, simulée ou intéressée de la religion. Mettre un masque ne supprime pas les traits d'un individu !

 

A Granges, l'évolution de la commune suit son cours. Depuis le 13 juin 1825 le maire est un nommé Daniel. La commune achète aux époux Salzard une maison avec dépendances pour servir de maison d'école et de logement d'instituteur. Le bourg n'a pas attendu la fin du siècle et les lois Ferry pour prendre en mains l'instruction de ses enfants. L'éducation y a un grand intérêt depuis toujours.

 

En 1826 c'est l'achat d'une pompe à incendie dernier modèle, le fils Baradel, Laurent, est membre du conseil municipal. En 1827 la Vologne est canalisée et en 1828 on achète un meilleur local pour la pompe à incendies.

 

Agé de 23 ans, Laurent Baradel, qui a donc repris la ferme de Herméfosse, se marie le 19 juillet 1827 au village de La Chapelle avec une fille du pays, Marie Valance, 23 ans, qui habite le lieudit Héménimont, non loin de Herméfosse...

 

Le mariage est célébré à 3 heures de l'après-midi par Joseph Gremillet, maire de la Chapelle. Marie a perdu ses parents : sa mère, née Marie Françoise Baradel, est décédée le 21 avril 1824, et son père, Sébastien Valance, est mort il y a un peu plus de 4 mois, le 1er mars. Elle est assistée par son grand-père maternel, Jean François Baradel, qui habite « au vieux pré », commune de Barbey-Seroux.

Marguerite est présente et les autres témoins du mariage sont Joseph Ferry, du « pré Lemasson », de La Chapelle, oncle maternel par alliance de Laurent et son cousin germain Jean Baptiste Mangeolle, 28 ans, qui est employé comme domestique à la ferme de Herméfosse. Il y a également un cousin germain de Marie, Jean François Sonrier, de Biffontaine ( village voisin de La Chapelle ), 32 ans, et un ami de la famille, Jean Nicolas Noël, d'Yvoux ( commune de la Chapelle ).

 

Ces noces remettent du baume au coeur de Marguerite. Elle entrevoit l'avenir d'une autre façon, avec ses yeux de mère.

 

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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 00:14
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Le calvaire de Rosé, aujourd'hui, avec le chemin sur lequel est mort Laurent Baradel, sans doute à peu près à gauche de la croix ou très légèrement plus haut.

 

Le croisillon est aussi cassé, la face de la base visible sur la photo est celle qui porte l'inscription.

 

J'ai pris la photo un peu en avant de l'angle des ruines ( où poussent des arbustes et autres herbes...) de la ferme Lejeal.

 

A droite de la croix : le chemin qui passe devant la ferme ruinée et descend au lieudit La Sauteure, où vivait le frère de Claude Lejeal, la maison est encore habitée et en très bon état, j'ai pu lire son nom et celui de son épouse au-dessus de la porte d'entrée mais n'ai pas fait de photo pour respecter les actuels propriétaires.

 

Notons qu'à l'époque les épicéas qu'on peut voir n'existaient pas : des prés ou des champs se trouvaient à leur place.

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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 00:02
 

La population graingeaude est en émoi. Partout on parle de l'évènement, un attroupement s'est formé à la sortie de la messe dominicale et un fidèle qui s'était attardé dans l'église s'en approche :

  • Que se passe-t-il donc ? Vous avez l'air de conspirateurs ! Et à y bien réfléchir …. j'en ai vu des autres avec le même air.... ??

  • Salut Demenge, tu ne connais pas le dernière alors ??

  • Non. Le Roi aurait-il subitement décidé de nous anoblir ? S'exclaffa le dénommé Demenge .

  • Toi, toujours à blaguer ! C'est sérieux : tu vas en tomber sur ton gros derrière ! !

  • On verra, dites toujours …

  • Claude Lejeal a été relaxé !

  • Quoi ? Tu veux dire qu'il est de retour chez lui ???

  • Libre ! Comme toi et moi !

  • Alors on libère les assassins de nos jours ?

  • Faut croire ! Paraît qu'il y a eu une erreur de procédure ou quelque chose comme ça …

  • La Justice est parfois curieuse... et nous n'y pouvons rien …

  • Ouais... ajouta un autre, même que je suis monté à Rosé et j'ai vu Lejeal qui fauchait un cendrier ( grande toile de jute carrée ) d'herbe pour ses lapins, coffin ( destiné à recevoir la pierre à aiguiser la faux) à la ceinture et il a tiré la pierre pour aiguiser sa lame, je l'ai bien reconnu ….. Il n'a plus qu'à recommencer à tuer !

  • Il a sans doute plutôt intérêt à se faire oublier ! Il a échappé au bagne mais une autre fois ne ressemblerait pas à celle-ci, certainement !

 

A Granges et autour, on ne voit que les faits, la procédure c'est pour les « scribouillards » ! Et un assassin ça doit payer ! On ressent une injustice énorme et le sujet est sur toutes les lèvres, chez Francion, chez Morel, dans les rues, au marché du mardi ou dans les chaumières, le scandale fait le tour de la contrée.

 

Mais tout s'oublie, le temps gomme les plaies, avec plus ou moins de soin et en laissant des traces indélébiles, mais suffisamment pour que le souvenir s'estompe peu à peu.

 

La vie continue et on finit par ne plus beaucoup penser à Lejeal qui ne fait que de rares et brèves apparitions à Granges.

 

Marguerite Mengeolle, elle, n'oublie pas. L'assassin de son mari en liberté, c'est l'aggravation de son calvaire.

Ce mot à double sens, elle va le concrétiser au sens propre en faisant ériger un second calvaire, une seconde croix de chemins, après celle du Haut de Herméfosse. Celle-ci sera érigée à la croisée des chemins de Rosé et de La Sauteure, à côté de la ferme Lejeal, là où Laurent est mort.

Sur la grosse base, au-dessous du fût, elle fait graver dans le grès cette inscription qui rappellera à tous le calvaire de son mari :

 

 

                                                                       CROIX ERIGEE EN MEMOI

                                                                       RE DU SIEUR LAURENT BA

                                                                       RADEL AGE 43 ANS MORT ICI

                                                                       LA NUIT DU 17 AU 18 JUIN 1823

                                                                       PAR L'EFFET D'UN COUP VIO

                                                                       LENT

 

 

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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 00:02
 

Un mois est passé, nous sommes en octobre 1823 et c'est alors que l'affaire judiciaire rebondit. Un rebondissement tel que personne n'aurait pu l'imaginer, ni à Granges, ni parmi les magistrats spinaliens. Maître Pellet lui-même n'en espérait pas temps. En conseillant à son confrère Maître Mandheux, avocat de Lejeal, de se pourvoir en cassation, il avait espéré un renvoi, que leur client soit jugé à nouveau mais pour homicide involontaire.

 

La Cour de Cassation en avait des dossiers à examiner ! Et, la plupart du temps, elle confirmait les arrêts des tribunaux. Le 9 octobre 1823 elle statue sur le pourvoi de Claude Lejeal.

 

Comme l'avait crié haut et fort Maître Pellet, le rejet par la Cour d'Assises des Vosges de la seconde déclaration des jurés était contraire à la raison : en renvoyant le jury délibérer, à la requête du Procureur, la Cour avait implicitement annulé la première déclaration. Or, le jugement avait été rendu en appui sur celle-ci ! Mais un autre point a son importance : dans la question posée aux jurés, il ne leur est pas demandé si, oui ou non, le coup a été porté volontairement ou involontairement. Au contraire, la question tend à affirmer qu'il est volontaire. En se substituant donc au rôle des jurés, la Cour répond elle-même à l'interrogation de savoir si l'accusé a commis un acte délibéré, ce qui n'est pas de sa compétence mais de celle du jury !

 

La Cour de Cassation ne s'y trompe pas et elle rend ainsi son arrêt, prononcé par sa section criminelle en audience publique du neuf octobre dix huit cent vingt trois, par la voix de son Président, le Chevalier de Bailly, doyen des Conseillers :

« Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre ….... notre Cour de Cassation a rendu l'arrêt suivant fondé sur le pourvoi de Claude Lejeal en cassation de l'arrêt contre lui rendu par la Cour d'Assises des Vosges …...

Attendu que d'après la déclaration des jurés qu'ils ont répondu à une question qui ne leur avait pas été proposée ( savoir si l'homicide était ou non volontaire ) et que leur réponse semblait indiquer contradiction …...

Attendu que les jurés s'étant retirés dans la chambre de leur délibération, ils ont rapporté une seconde déclaration ainsi conçue : Claude Lejeal est coupable d'avoir porté involontairement ( souligné dans la minute d'arrêt ) un coup duquel il est résulté la mort et sans les circonstances de guet-apens et de préméditation …..

Attendu que l'homicide involontaire n'est point qualifié meurtre ….. cette Cour ( d'Epinal ) a commis un excès de pouvoir, violé les règles de la compétence et fait une fausse application des articles 295, 304, 20 et 22 du Code Pénal …..

La Cour de Cassation , statuant sur le pourvoi de Claude Lejeal, casse et annule ( souligné dans le dossier ) l'arrêt de la Cour d'Assises du département des Vosges du six septembre dernier ….. et par suite celui du même jour par lequel ledit Claude Lejeal a été condamné aux travaux forcés à perpétuité ….. déclare qu'il n'y a lieu à prononcer AUCUN RENVOI » !

 

Les avocats, Mandheux et Pellet, sont au comble de la joie de leur succès. Même Maître Pellet n'avait forgé tel espoir : aucun renvoi possible, c'est dire que Claude Lejeal est LIBRE ! !

 

Oui, Claude Lejeal est aussitôt libéré, hébété, n'osant y croire car, enfin, il a tué !

 

Certes, mais sans ce vice de forme, ce vice de procédure, ce rebondissement spectaculaire n'aurait pas eu lieu, il aurait été condamné, pas à perpétuité mais peut-être à vingt ans, comme le fin Georges, peut-être à moins … On ne le saurait jamais, la Cour de Cassation, n'autorisant aucun renvoi, aucun jugement ultérieur, a sans doute voulu sanctionner sévèrement la Cour d'Assises d'Epinal afin d'éviter à l'avenir ce qu'elle nomme « excès de pouvoir et violation des règles de compétence » ….

 

Et Claude Lejeal arrive à Granges, libre.

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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 00:07
 

Bien sûr, ce verdict soulève l'indignation des avocats et surtout la colère de Maître Pellet, pourtant avocat de l'épouse, qui s'écrie, furieux :

 

« La peine requise ne doit pas être appliquée, mais celle prononcée par l'article 319 du Code Pénal concernant l'homicide involontaire ! En écartant l'arrêt qui a renvoyé le jury dans la chambre des délibérations, la Cour agirait comme de véritables mannequins ! ! »

 

Maître Pellet est alors vivement rappelé à l'ordre par le Président. Mais, sûr de lui, s'appuyant sur la seconde déclaration des jurés, il continue et lance avec véhémence aux magistrats de la Cour :

 

« Les moyens puisés dans les lois, la jurisprudence et la raison, paraissant ne pas faire fortune auprès de la Cour, je n'ai plus rien à dire ! »

 

Maître Mandheux confirme les motivations de son confrère.

 

Se considérant outragée, la Cour interdit alors Maître Pellet pour une durée de quatre mois, et confirme le condamnation de Claude Lejeal.

 

Celui-ci tressaille et repense à Georges Gremillet, de Jussarupt, bagnard à Toulon depuis déjà 6 ans..

 

Libre, Marie Thérèse Georgel regagne Rosé, seule. Elle ne peut imaginer le départ de son mari pour le bagne à vie : elle ne le verrait jamais plus ? ! Perpétuité, c'est irréversible. Est-ce possible ? Elle comprend alors la douleur de Marguerite et ce que représente la perte d'un époux aimé, coupable ou non de meurtre. Elle réalise combien la vie est précieuse et que l'acte impulsif de Claude, pour quelques minutes d'emportement, de bêtise, a détruit deux vies : celle de sa victime et la sienne propre. Comme les regrets sont amers quand ils viennent trop tard, impuissants à réparer ! N'est-elle pas responsable ? N'aurait-elle pas dû raisonner son mari ? N'aurait-elle pas pu l'empêcher de commettre l'irréparable ? Si, bien sûr que si. Et elle pleure.

 

Marguerite aussi pleure, et la souffrance de ces deux femmes, que tout sépare, est la même. Vivre un calvaire, tout ce que cette expression renferme de douleur, Marie Thérèse comme Marguerite en mesurent désormais tout le sens.

 

Pourtant il faut vivre, continuer. A Herméfosse, c'est le jeune Laurent, 19 ans, qui prend la ferme en mains.

 

A Rosé, Marie Thérèse est aidée par sa famille ainsi que par Joseph Lejeal, son beau-frère, qui vit non loin, à La Sauteure, et vient donner un coup de mains car les enfants sont encore bien jeunes ! Et puis, lui aussi, Joseph, n'est-il pas responsable ? Connaissant son frère, n'aurait-il pas pu prévoir l'issue fatale et ne pas l'encourager comme il l'a fait ? Il est silencieux, il pèse sa responsabilité, même indirecte, dans ce drame. Bien sûr, il n'avait pas imaginé tout cela, mais il aurait pu ….

 

Dans sa prison, attendant anxieusement l'exécution de sa condamnation, Claude Lejeal est aussi en proie à de sombres pensées. Il est abattu et les remords l'assaillent. Il a tué un homme, gâché la vie d'une famille, là-haut, à Herméfosse, qu'il ne reverrait jamais plus. Pas plus que Rosé, où sa propre famille est plongée dans un malheur tout aussi profond. Ses enfants, 9, 6 et 2 ans, allaient certainement souffrir d'être les enfants d'un meurtrier, d'un bagnard, on les montrerait du doigt, c'est sûr, et c'était sa faute ! Revenir en arrière, réparer, effacer ? Non. Impossible. Les jeux sont faits.

 

Non, les jeux n'étaient pas faits ...

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